Le sage dîna un jour à la table d'un milliardaire, qui avait un rêve fou. Il voulait effectuer un voyage dans l'espace avec un quatuor de musiciens, afin d'y enregistrer le quintette avec clarinette de Mozart. La capsule était prête, il ne restait plus qu'à trouver les spationautes-musiciens.
« Ce sera la première œuvre musicale enregistrée dans l'espace, expliqua-t-il. Nous jouerons en apesanteur. Je suis sûr que Mozart aurait été enthousiasmé par l'idée. A écouter sa musique, je ne peux m'empêcher de penser qu'il a dû plus d'une fois lever les yeux vers les étoiles du firmament afin d'y puiser son inspiration si parfaite, si équilibrée, si sensible, vivifiante et lumineuse.
– C'est un rêve magnifique. Comment l'idée vous est-elle venue ? demanda le sage.
– Une nuit, vers la fin de mon adolescence, j'ai fait ce rêve magique d'un orchestre symphonique installé sur la Lune, dans un décor de poussière d'étoiles immobile et argentée sous la clarté crépusculaire, jouant une symphonie dont les harmonies silencieuses pénétraient et soutenaient l'équilibre des galaxies scintillantes. C'est ce jour là que je me suis éveillé à mon chemin, à mes rêves, et que la vie a pris tout son sens pour moi. Par la suite j'ai souvent eu le sentiment que cet orchestre devait jouer la Jupiter, la dernière symphonie de Mozart ; elle me procure toujours la même sensation cosmique, elle résonne étrangement avec ce vieux rêve en moi. Mais bien sûr, il est encore impossible de le réaliser tel quel. J'ai donc choisi une œuvre plus réduite, qui sera jouée dans une capsule spatiale. »
Les convives étaient captivés par les paroles du milliardaire. Pourtant une invitée demanda :
« J'imagine que tout cela va vous coûter énormément d'argent. Pourquoi ne pas l'utiliser pour réduire la souffrance des gens qui ont faim sur Terre, plutôt que de dilapider cette fortune pour un rêve inutile ? Le fait de posséder autant d'argent devrait vous donner l'énorme responsabilité de l'utiliser au mieux !
– Ne croyez pas que je n'aie pas réfléchi à ces questions, répondit posément le milliardaire. J'en suis arrivé à la conclusion suivante : seul l'argent qui dort, qui s'accumule au fond d'un coffre-fort, ne profite pas au monde. Et cela ne devrait pas exister. En dépensant mon argent pour réaliser ce rêve, je donne du travail à des tas de gens et d'entreprises, qui en ont besoin pour vivre, à l'autre bout de la chaîne. Tant que l'argent s'écoule de poche en poche, il nourrit le monde. Même lorsqu'elle tombe en haut des montagnes, l'eau de la pluie finit un jour par rejoindre la mer, si l'on n'a pas construit un barrage sur sa route. Et en s'écoulant, elle rend les terres fertiles et alimente les nappes souterraines.
« Ainsi, l'argent de mon rêve est aussi bénéfique au monde qu'une œuvre de charité, sauf qu'il l'est de manière invisible. Je suis convaincu que si tout le monde se mettait, comme moi, à dépenser son argent pour vivre ses rêves les plus fous et les plus futiles, demain la faim n'existerait plus.
– Voilà des paroles pleines de sagesse, conclut le sage. En allant au bout de vos rêves, vous permettez aux gens de rêver, et vous offrez au monde ce que vous avez de plus profond à donner. Et vous avez raison, la planète deviendrait un endroit bien meilleur à vivre si tout le monde en faisait autant, à son échelle.
« Car si la création se fait dans les deux sens entre l'homme et Dieu, elle se fait aussi dans les deux sens entre l'homme et l'homme : c'est en regardant au fond de soi-même que l'on peut changer le monde qui nous entoure. En œuvrant pour ses rêves les plus intimes, on s'offre véritablement à l'univers.
« C'est l'unique raison pour laquelle Dieu a placé ces rêves en nos cœurs et nos âmes : voyez-vous comment, en Son infinie sagesse, Il a tout prévu pour que Ses enfants puissent se réjouir et trouver leur propre bonheur tout en réalisant Son œuvre magnifique ? »